L'esprit en fêteUne survivante du camp d’Auschwitz raconte « la boue, les odeurs, les cris, les peurs » à des lycéens normands

3 février 20200

"Ginette Kolinka, 95 ans, témoigne auprès de lycéens, dont certains ignoraient que des membres de leur famille avaient été déportés.

Le ciel n’a pas envie de se lever ce matin de janvier sur Auschwitz-Birkenau, en Pologne, où plus d’un million de Juifs ont été assassinés pendant la seconde guerre mondiale. Dans un des blocks du camp de concentration d’Auschwitz, vingt-huit bâtiments lugubres de brique rouge, Paul Bénard, 17 ans, en classe de terminale L au lycée Guillaume-le-Conquérant de Lillebonne (Seine-Maritime), feuillette le Livre des noms, qui recense 4,2 millions de victimes connues sur les six millions de Juifs assassinés pendant la Shoah. Lettre B, il s’arrête, interloqué. « Bénard Hélène. Oui, c’est elle, la première femme de mon arrière-grand-père. » Il réajuste son blouson, sort vite à l’extérieur du block 27.

« Ma famille n’était pas trop favorable à ce que je vienne à Auschwitz », Paul Bénard

Plus tard, dans un des quatre bus qui transportent les cent-quarante apprentis et lycéens de ce voyage d’études de deux jours organisé par le conseil régional de Normandie et le Mémorial de la Shoah, Paul évoque ce passé familial qui ne passe pas. « Un secret de famille. Mon grand-père m’en a parlé une seule fois. Je viens de l’appeler. Il a été surpris. Ma famille n’était pas trop favorable à ce que je vienne à Auschwitz. » Du haut de ses 17 ans, le lycéen ne sait pas trop s’il doit « soulever le couvercle » ou pas. « Je suis extrêmement ému, c’est plus terrible que je l’imaginais ! »

Paul Bénard trouve le nom de la première femme de son arrière-grand-père, Hélène Bénard, dans le camp d’Auschwitz, le 16 janvier. En arrière-plan, leur guide, la rescapée Ginette Kolinka.
Paul Bénard trouve le nom de la première femme de son arrière-grand-père, Hélène Bénard, dans le camp d’Auschwitz, le 16 janvier. En arrière-plan, leur guide, la rescapée Ginette Kolinka. FLORENCE BROCHOIRE POUR « LE MONDE »

Les atrocités du régime nazi lui tombent subitement sur les épaules

Léo Brachais, lui aussi, avait gardé le silence. Sur la liste d’Auschwitz, il a retrouvé « Hélène Brachais, l’arrière-grand-mère du côté de [son] père et René Stouque, l’arrière-grand-père du côté de [sa] mère ». Les atrocités du régime nazi lui tombent subitement sur les épaules. « C’est étrange, déroutant, ça me surpasse. Avant, je ne réalisais pas. Là, je ne fais pas le malin. » L’histoire de son arrière-grand-mère, il l’a « découverte, par hasard », en effectuant des recherches sur Internet pour le lycée. Leur professeur d’histoire, Damien Neveu, en est tout chamboulé. « Paul et Léo sont dans ma classe, ils n’ont jamais rien dit… » sur leur découverte, alors que le groupe travaille sur le sujet depuis septembre 2019.

 

La classe de terminale L au lycée Guillaume-le-Conquérant de Lillebonne (Seine-Maritime), pendant sa visite des baraquements des femmes, au camp de Birkenau, le 15 janvier.
La classe de terminale L au lycée Guillaume-le-Conquérant de Lillebonne (Seine-Maritime), pendant sa visite des baraquements des femmes, au camp de Birkenau, le 15 janvier. FLORENCE BROCHOIRE POUR « LE MONDE » 

Après avoir visionné les nombreuses photos des déportés, Annaëlle craque et fond en larmes. Elle est réconfortée par ses amis et par son professeur, Damien Neveu.
Après avoir visionné les nombreuses photos des déportés, Annaëlle craque et fond en larmes. Elle est réconfortée par ses amis et par son professeur, Damien Neveu. FLORENCE BROCHOIRE POUR « LE MONDE »

« Nous ne sommes plus très nombreux »

Derrière les barbelés, une autre rangée de barbelés. Dans l’une des allées rectilignes et tristes du camp, Ginette Kolinka, rescapée de Birkenau, 95 ans début février, donne le bras à Léo. « J’ai de la famille ici », dit-il timidement. « Ah oui ! Vraiment ? Alors, tu vas raconter ton ressenti. Nous ne sommes plus très nombreux. » Ginette le réconforte : « S’il te plaît, Léo, garde ton sourire pour dire non au racisme, à l’antisémitisme, pour arrêter la haine. » Soixante-quinze ans après la libération du camp d’Auschwitz-Birkenau, le 27 janvier 1945, la France compte encore deux cents rescapés.

Le témoignage de Ginette Kolinka est bouleversant de simplicité, de vérité, d’humour

« Gigi » comme l’appelle familièrement Olivier Lalieu, du Mémorial de la Shoah, vient « depuis plus de vingt ans, à raison de cinq ou six fois par année scolaire. Faites le compte ! » Deux jours durant, son témoignage est bouleversant de simplicité, de vérité, d’humour. « Moi, je peux blaguer là-dessus, pas vous. » Annaëlle l’interpelle : « Où puisez-vous toute cette énergie ? » « Ma nourriture, c’est vous. Si je reste à Paris avec des amies, on parlera de quoi ? De nos maladies ! »

 

Léo Brachais apprend à Ginnete Kolinka, rescapée de Birkenau, que deux membres de sa famille ont été déportés, puis assassinés ici.
Léo Brachais apprend à Ginnete Kolinka, rescapée de Birkenau, que deux membres de sa famille ont été déportés, puis assassinés ici. FLORENCE BROCHOIRE POUR « LE MONDE » 

Juliette prend une photographie dans le camp de Birkenau, le 15 janvier.
Juliette prend une photographie dans le camp de Birkenau, le 15 janvier. FLORENCE BROCHOIRE POUR « LE MONDE »

« C’était simple : soit tu meurs, soit tu vis. Mais, on ne savait absolument rien de ce qui nous attendait »

Les élèves découvrent ce lieu en corps-à-corps avec le néant par la Judenrampe, quai restauré en 2005 à l’initiative de Serge Klarsfeld. Devant le wagon qui conduisait alors vers une inconnue épouvantable, les mots de Ginette frappent comme des claques. « Ce lieu-là, on devrait tous s’écrouler en larmes. C’était simple : soit tu meurs, c’était 80 % des cas, soit tu vis. Mais, on ne savait absolument rien de ce qui nous attendait. » Le 16 avril 1944, jour de son arrivée sur le quai de la gare (alors sans nom), Ginette a vu pour la dernière fois son père et son frère. « Papa et Gilbert étaient fatigués. Je leur ai dit : prenez le camion. C’est toujours ça qu’ils n’auront pas à faire à pied. Ils disparaissent… Je ne les reverrai jamais. Ce camion, je l’ai trimbalé toute ma vie dans ma tête. »

 

Les élèves et Ginette Kolinka regardent les écuelles dans lesquelles les déportés mangeaient, à Auschwitz. Les rations étaient calculées par les nazis pour une survie entre un et six mois.
Les élèves et Ginette Kolinka regardent les écuelles dans lesquelles les déportés mangeaient, à Auschwitz. Les rations étaient calculées par les nazis pour une survie entre un et six mois. FLORENCE BROCHOIRE POUR « LE MONDE » 

Moment de détente à l’hôtel, après une journée de visites.
Moment de détente à l’hôtel, après une journée de visites. FLORENCE BROCHOIRE POUR « LE MONDE »

« Une chance inouïe »

Dopée d’une saisissante force de conviction, Ginette raconte Birkenau, « un décor aujourd’hui. Hier, de la boue, des odeurs, des cris, des peurs. Comment des êtres humains ont pu avoir l’idée de mettre en œuvre de tels centres de mises à mort ? » Clara est née le 16 janvier 2002. « J’ai 18 ans aujourd’hui. Ginette avait un an de plus à son arrivée à Birkenau. Je mesure la chance inouïe de passer cette journée avec elle. »

« Les nazis vendaient les cheveux à des industriels qui fabriquaient de la toile de jute », la guide polonaise

Clara est restée sans voix devant les dessins d’enfants, les boîtes vides de gaz Zyklon B, les valises, les chaussures, les écuelles, les lunettes… laissés sur place par les troupes russes lors de la libération du camp. « Le plus terrible, ce sont les deux tonnes de cheveux conservés au block 4. » Les explications de la guide polonaise font froid dans le dos : « Les nazis vendaient les cheveux à des industriels qui fabriquaient de la toile de jute. »

A proximité immédiate de Birkenau, des maisons, des jardinets, un toboggan rouge, le chant d’un coq, les aboiements d’un chien, un quotidien bien ordinaire. Et le camp, 180 hectares de silence qui parle. « Ce voyage change une vie », résument Marysse et Danaë. Dans l’avion du retour, Nolwenn dévore le livre de Primo Levi Si c’est un homme. On y lit : « Oublier le passé, c’est se condamner à le revivre. »

Dans le camp d’Auschwitz, le 16 janvier.
Dans le camp d’Auschwitz, le 16 janvier. FLORENCE BROCHOIRE POUR « LE MONDE »
A l’aéroport de Cracovie, retour vers la France pour la classe de terminale.
A l’aéroport de Cracovie, retour vers la France pour la classe de terminale. FLORENCE BROCHOIRE POUR « LE MONDE »

 

 


Source : lemonde.fr, “Une survivante raconte la boue les odeurs les bruits les peurs”, par Jean-Jacques Lerosier. Publié le 27/2/20. https ://www.lemonde.fr/societe/article/2020/01/27/a-auschwitz-une-survivante-raconte-la-boue-les-odeurs-les-cris-les-peurs-a-des-lyceens-normands_6027318_3224.html

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