École, écransLe savoir à l’épreuve du numérique : à quoi ressemblera l’école de demain ?

5 février 20200
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A quoi ressemblera l'enseignement demain ? A quelles métamorphoses de la relation pédagogique va-t-on assister dans les prochaines années ? Quels scénarios pour les professeurs, dans un monde où le savoir n'a jamais été aussi accessible et aussi malmené à la fois ?

A-t-on encore besoin d’apprendre quand toutes les informations sont disponibles en un clic ? Les technologies vont-elles se substituer aux enseignants ? Un débat passionnant et passionné dans le cadre des Rencontres 2049.

« Comment préserver les grandes ambitions démocratiques de l’école, cette école qui est le creuset de notre contrat social ? » En introduisant, mercredi 29 janvier, ce nouveau chapitre des Rencontres 2049 de « l’Obs » consacré, cette fois, à l’école, Olivier Bianchi, le maire (PS) de Clermont-Ferrand, a d’emblée ouvert le débat. Comment enseignera-t-on dans trente ans ? Nos enfants apprendront-ils l’histoire ou le codage ? Aura-t-on encore besoin d’enseignants ? Les salles de classe vont-elles s’ouvrir sur le monde, à l’instar du nouvel espace Mille Formes, un lieu expérimental de pédagogie innovante dédié à la petite enfance, conçu, au cœur de la ville, en coopération avec le Centre Pompidou ?

Les avancées dans les neurosciences bousculent toutes les certitudes en matière de sciences de l’éducation. La place des nouvelles technologies chahute les enseignants. L’avenir est-il vraiment dans « la réussite du couple homme-machine », comme le dit le ministre de l’Education nationale Jean-Michel Blanquer, qui imagine pour « l’Obs », dans une vidéo inédite, ce à quoi pourrait ressembler l’école en 2049 ?

L’expression fait bondir Augustin d’Humières. Cet agrégé de lettres classiques, enseignant de grec et de latin dans un lycée à Meaux et auteur d’« Un petit fonctionnaire » (Grasset), plaide, lui, pour une école sanctuarisée, « une citadelle préservée du bruit permanent de l’époque ». Selon lui, ce n’est pas le couple homme-machine qu’il faut renforcer, mais bien au contraire « la présence humaine, la place des enseignants ».

Revivez notre conférence en intégralité :

Direct école 2049

« L’enseignant a vocation à devenir un coach »

Ce soir-là, dans l’amphithéâtre de la salle clermontoise du Petit Vélo, les échanges entre partisans et détracteurs du numérique sont passionnés. « La technologie ne doit pas faire peur », répète Thierry de Vulpillières, qui a monté la start-up EvidenceB après un passage chez Microsoft. Le dirigeant estime qu’il ne s’agit que d’un support, d’un instrument au service de l’apprentissage.

L’avenir de l’enseignement s’appuiera, selon lui, sur une pédagogie différenciée et individualisée, ce que permet l’intelligence artificielle. Comme ces algorithmes qui offrent déjà à l’élève un enseignement personnalisé, avec des exercices adaptés à son niveau. S’il échoue, l’énoncé suivant sera de même niveau, s’il réussit, il sera plus difficile. Un outil qui aide, selon lui, à lutter à la fois contre le décrochage des élèves les plus faibles, qui risquent de se décourager, et celui des élèves les plus performants, qui s’ennuient à l’école…

« L’enseignant a vocation à devenir un coach, qui va prendre en compte les besoins spécifiques de chacun », ajoute Christophe Such, directeur des projets innovants chez Orange, convaincu que l’outil numérique peut apporter une dimension ludique à l’enseignement et qu’il serait absurde de le diaboliser. « Il faut juste apprendre à s’en servir, comme on apprend le Code de la Route. L’enseignant est là pour ça. »

Olivier Bianchi, maire (PS) de Clermont-Ferrand. (ROMAIN LAFABREGUE/AFP POUR « L’OBS »)

Olivier Bianchi, maire (PS) de Clermont-Ferrand. (ROMAIN LAFABREGUE/AFP POUR « L’OBS »)

Thierry de Vulpillières, directeur général et cofondateur d'EvidenceB, Gurvan Le Guellec, journaliste à « l'Obs », Karine Mauvilly, essayiste, ancienne professeure d'histoire et auteure de « Cyberminimalisme », et Christophe Such, directeur des projets innovants chez Orange. (ROMAIN LAFABREGUE/AFP POUR « L’OBS »)

Thierry de Vulpillières, directeur général et cofondateur d’EvidenceB, Gurvan Le Guellec, journaliste à « l’Obs », Karine Mauvilly, essayiste, ancienne professeure d’histoire et auteure de « Cyberminimalisme », et Christophe Such, directeur des projets innovants chez Orange. (ROMAIN LAFABREGUE/AFP POUR « L’OBS »)

Visite du centre artistique Mille Formes, un lieu expérimental de pédagogie cocréé avec le Centre Pompidou. (ROMAIN LAFABREGUE/AFP POUR « L’OBS »)

Visite du centre artistique Mille Formes, un lieu expérimental de pédagogie cocréé avec le Centre Pompidou. (ROMAIN LAFABREGUE/AFP POUR « L’OBS »)

Pour ces deux technophiles, il ne saurait y avoir de dichotomie entre le monde réel et la vie scolaire. Puisque la technologie fait partie de notre environnement, elle a, selon eux, toute sa place à l’école.

« Eh bien, justement non ! C’est de l’entrisme ! », s’insurge Karine Mauvilly, ex-professeure d’histoire, vent debout contre le lobbying des géants du numérique. Cette lanceuse d’alerte, auteure de « Cyberminimalisme » (Seuil), milite contre l’« injonction au numérique ». « L’Etat doit prendre en charge la protection de l’enfance et des données personnelles » que les Gafa cherchent à siphonner, dit-elle.

« En documentant le travail de chaque enfant, on accumule des données, on introduit les leviers d’une surveillance généralisée, et on fabrique à terme des hommes augmentés. Le danger est évident. »

Sans oublier le bilan écologique « monstrueux » de ces développements technologiques.

« L’innovation pédagogique, c’est parfois de revenir à Socrate »

Augustin d’Humières souhaiterait qu’avant d’imaginer l’école de demain, on se consacre à construire l’école d’aujourd’hui. Il se méfie des expérimentations pédagogiques farfelues. « Ou alors faisons-les à Henri-IV, pas dans les quartiers où les élèves sont le plus vulnérables. » Plaidant pour un retour aux savoirs essentiels, il dresse un bilan sévère du niveau des élèves :

« Il n’y a pas de maîtrise de la langue française. Les connaissances historiques sont faibles ; en langues, ce n’est pas concluant, en sciences non plus. Avant de fabriquer des Mozart de l’informatique, il faudrait que l’élève maîtrise au moins un savoir fondamental, sur lequel il puisse s’appuyer. »

Pas très futuriste ? Sans doute, mais lucide ! Quand il a commencé à enseigner, en 1995, chacun anticipait une profonde transformation de l’école, de nouvelles méthodes, d’autres pratiques, bouleversées par la technologie, se souvient-il. Or sa mission, au fond, n’a pas changé. « Elle consiste, encore et toujours, à être à l’écoute de mes élèves, à leur transmettre le goût de l’effort. » Rien ne prouve que le numérique soit un apport majeur en la matière.

Des tablettes ont été massivement distribuées à des élèves de sixième. Et alors ? Alors, rien. « C’est comme la saignée au temps de Molière. On ne sait pas si c’est efficace, mais, dans le doute, on le fait. » L’opération a coûté plusieurs millions d’euros, qui auraient, selon lui, été bien mieux utilisés ailleurs. L’apport du numérique au savoir ? « On n’a jamais été autant bombardés d’informations, et pourtant, il n’y a jamais eu autant de personnes convaincues que la Terre est plate ! » Lui milite pour l’enseignement du latin et du grec comme vecteur de réussite scolaire, notamment pour ceux qui n’ont pas forcément accès au savoir chez eux.

« Les langues anciennes obligent à porter une extrême attention aux mots et amènent à prendre beaucoup de recul, de distance critique sur des sujets tels que la religion ou le droit. »

Delphine Grouès, directrice des études et de l’innovation pédagogique à Sciences-Po Paris, ne dit au fond pas autre chose : « L’innovation pédagogique, c’est parfois de revenir à Socrate. » Des cours de création littéraire et de rhétorique ont ainsi été introduits dans les cursus du prestigieux Institut de la rue Saint-Guillaume. Objectif : renforcer l’attention des étudiants, trop habitués à zapper. « Il faut que les élèves retrouvent le sens du temps long. » Vaste programme.”


Source : nouvelobs.com, “La savoir à l’épreuve du numérique : à quoi ressemblera l’école de demain ?”, publié le 5/2/20. De Natacha Tatu. https ://www.nouvelobs.com/education/20200205.OBS24409/le-savoir-a-l-epreuve-du-numerique-a-quoi-ressemblera-l-ecole-de-demain.html

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