EntreprendreEtudiant et alternant, une vie fragmentée

23 janvier 20200
https://www.educfrance.org/wp-content/uploads/2020/01/alone-1869997_960_720.jpg

"Si les cadences peuvent être éprouvantes, les étudiants en master qui suivent ces formations en alternance en ressortent mieux armés pour s’insérer dans le monde du travail.

D’un pas assuré, Valentine, 25 ans, progresse dans les couloirs de la ligne 9 du métro parisien, direction le 16e arrondissement. Evaluatrice en parfumerie fine (elle gère les projets des créateurs), la jeune femme travaille chez l’un des leaders mondiaux des fournisseurs de parfum. Cette Picarde n’est pas une salariée comme une autre : elle est étudiante en master à l’Isipca, une école de parfumerie. En contrat d’apprentissage, elle alterne école et entreprise tous les deux mois. Avant d’embrasser son « rêve de devenir parfumeuse », Valentine a fait une école d’ingénieurs. « Je commençais à me lasser des études. Le contrat d’apprentissage, c’était un moyen de continuer à apprendre tout en étant toujours en action, et de fréquenter d’autres personnes hors du milieu étudiant », dit-elle avec conviction.

S’extraire du « rôle passif de l’école », et travailler dans un milieu « plus stimulant », a aussi été l’une des raisons pour lesquelles Tiphanie a choisi l’apprentissage. Une formule de plus en plus plébiscitée par les étudiants : ils sont 20 000 dans ce cas selon le dernier décompte de 2018, alors qu’ils n’étaient que 7 000 il y a dix ans. En contrat d’alternance depuis sa troisième année de bachelor, cette jeune Parisienne passe deux semaines en cours à l’école de commerce Skema, puis deux semaines sur un poste de chargée de projet marketing dans une banque. « Je me sens plus en adéquation avec le monde de l’entreprise, j’ai besoin de bouger, de faire des choses concrètes, affirme-t-elle. Et je peux mettre en pratique ce que j’apprends à l’école. »

« Désormais, grâce à mon salaire, je suis indépendante », assure Tiphanie, en alternance à l’école de commerce Skema

Valentine et Tiphanie, toutes deux inscrites dans des écoles privées, ont aussi choisi ce mode de formation pour des raisons financières. L’entreprise prend en charge la totalité des frais de scolarité de l’étudiant et lui verse un salaire. Pour ses premières années de bachelor, Tiphanie avait contracté un prêt bancaire qu’elle a remboursé grâce à son apprentissage. « A 13 000 euros l’année, je n’avais pas envie de contracter un autre crédit étudiant », souffle-t-elle. Les premières années, pour limiter les coûts, Tiphanie vivait chez ses parents, en banlieue parisienne. « Désormais, grâce à mon salaire, je suis indépendante », se réjouit la jeune femme.

Trouver le bon équilibre

Cumuler de l’expérience tout en étant payé, l’apprentissage semble la combinaison parfaite. « Mais passer de la fac à la vie de bureau est un changement radical, il faut toujours un temps d’adaptation », souligne Thomas, étudiant en master de sociologie et chargé de mission dans une université parisienne. Le rythme qu’impose cette formation peut être éprouvant. Il faut « redoubler d’efforts », être sur deux fronts à la fois. « Au travail, j’essaie de faire mes preuves et je me mets beaucoup la pression. Physiquement c’est fatigant, confie Valentine. Je suis moins concentrée à l’école et ma mémoire est affectée, j’oublie souvent les choses… » Passer d’un statut à l’autre, changer d’habitudes, d’horaires et parfois de ville en l’espace de quelques semaines peut affecter la santé physique et mentale de ces étudiants salariés.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi  A l’université, les masters en alternance prennent du galon

Marine est étudiante en mastère à l’EPSI, une école d’informatique à Bordeaux, et apprentie dans une agence immobilière dans la même ville depuis un an. Au début, cette jeune Bordelaise de 25 ans a eu du mal à trouver « le bon équilibre »« J’avais envie de sortir comme une étudiante mais je n’avais plus les mêmes cadences au travail. Je mangeais très mal et j’étais fatiguée », avoue-t-elle. Elle devait jongler entre ses projets scolaires, son diplôme à valider et les attentes de son nouveau travail. Pour ces étudiants, les journées sont longues. Après le bureau, ils rédigent leur mémoire ou révisent des examens. Après l’école, ils envoient des mails professionnels et terminent des missions. « Pour tenir, il faut séparer les deux. Mon manageur avait mis un point d’honneur à ne pas me donner de travail pendant les périodes de cours », se souvient Jazil, jeune diplômé à Montpellier Business School et ancien apprenti dans un cabinet de recrutement à Lyon. Etre à l’école permettait à Jazil de « changer d’air », malgré ses navettes entre Lyon et Montpellier où il vivait dans des Airbnb en période scolaire.

Des apprentis déjà expérimentés

Le statut d’apprenti pousse ces étudiants à « grandir » et à adopter de nouveaux codes. « Etre apprenti nous distance du milieu étudiant. J’avais envie de militer contre la précarité étudiante, mais je ne me sens plus légitime », déplore Thomas, qui se dit à cheval entre deux mondes : moins proche des étudiants de sa promotion, il a du mal à discuter « vie familiale » avec ses collègues. Ce mode de formation implique aussi des sacrifices : Tiphanie aurait voulu partir à l’étranger et profiter des échanges universitaires qu’offre son école de commerce. « Des camarades racontent leurs aventures et moi, je n’ai pas quitté Paris, c’est le seul regret que j’ai », témoigne-t-elle.

Malgré ces cadences et ces difficultés, les étudiants interrogés recommandent tous l’apprentissage. « C’est un passage plus doux vers l’âge adulte. On a des responsabilités et c’est très valorisant, humainement et sur le CV », estime Tiphanie. Pourtant, décrocher un contrat en alternance relève souvent du parcours du combattant. Pour y parvenir, beaucoup ont été aidés par le réseau de leur établissement ou leurs anciennes expériences. Avant son apprentissage, Jazil est allé étudier en Chine et a effectué dix mois de stages dans des start-up parisiennes, un « réel avantage » pour se démarquer. A cela s’ajoutent les compétences relationnelles et l’aisance à l’oral, qui, à un niveau master, sont de plus en plus exigées par les recruteurs. « Au moment de la sélection, mes soft skills [compétences de savoir-être] ont fait la différence », assure Tiphanie.

« Beaucoup de jeunes qui sont en apprentissage sont ceux qui en ont le moins besoin car ils ont déjà de l’expérience, ils ont fait des stages », selon le sociologue François Sarfati

Mais, selon François Sarfati, sociologue et chercheur au Conservatoire national des arts et métiers, « les recruteurs cherchent des gens qui ressemblent déjà à ceux qui travaillent dans leurs services », explique-t-il. Il pointe alors les paradoxes du système : l’alternance, mode d’étude devenu très convoité au niveau du master pour favoriser l’insertion professionnelle, profite à des étudiants qui en ont le moins besoin, car ils sont déjà armés pour réussir leur entrée sur le marché du travail. « L’idée de départ est de professionnaliser ceux qui ont des savoirs théoriques pour qu’ils se frottent au monde de l’entreprise. Mais en réalité, beaucoup de jeunes qui sont en apprentissage ont déjà de l’expérience, ils ont fait des stages », analyse François Sarfati, qui a réalisé une étude sur le profil des étudiants alternants en master de finance (« Faut-il être compétent pour pouvoir développer ses compétences ? »). « Les étudiants qui ont des savoir-être sont les plus à même de décrocher des contrats d’apprentissage, ajoute le chercheur. Mais ces compétences sont des savoirs sociaux, dont sont davantage dotés les enfants des classes supérieures, et qui ne s’apprennent pas sur les bancs de l’école. »


Source : lemonde.fr, “Etudiant et alternant, une vie fragmentée”, par Rahma Adjaj, publié le 23/1/20. https ://www.lemonde.fr/campus/article/2020/01/23/dans-le-superieur-les-paradoxes-de-l-apprentissage_6026921_4401467.html

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont marqués : *

Nous utilisons des cookies pour vous offrir la meilleure expérience en ligne. En acceptant, vous acceptez l'utilisation de cookies conformément à notre politique de confidentialité des cookies.

Privacy Settings saved!
Paramètres de confidentialité

Lorsque vous visitez un site Web, il peut stocker ou récupérer des informations sur votre navigateur, principalement sous la forme de cookies. Contrôlez vos cookies ici.

Veuillez noter que les cookies essentiels sont indispensables au fonctionnement du site, et qu’ils ne peuvent pas être désactivés.

Pour utiliser ce site Web, nous utilisons les cookies suivant qui sont techniquement nécessaires
  • wordpress_test_cookie
  • wordpress_logged_in_
  • wordpress_sec

Refuser tous les services
Accepter tous les services