L'école en débatNon classéAccès à l’enseignement supérieur : « Nous devons réinventer une méritocratie républicaine ambitieuse »

22 janvier 20200
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"A l’heure de l’ouverture de Parcoursup, Jean-François Lhuissier, ancien vice-président de l’université du Havre, défend la nécessité « d’individualiser les parcours dans l’enseignement supérieur, de varier les contenus, le rythme de la progression et les modalités de formation » afin d’« atteindre l’excellence ».

Tribune. Dans quelques jours, pour la troisième fois, les futurs bacheliers vont devoir se projeter et formuler leurs vœux d’études supérieures sur Parcoursup, toujours plus nombreux. En une quarantaine d’années, le pourcentage de titulaires du baccalauréat dans une classe d’âge a été multiplié par 4, passant de 20 % à 80 %. Les jeunes accèdent maintenant en masse à l’enseignement supérieur. C’est une véritable révolution, dont nous n’avons peut-être pas encore complètement tiré toutes les leçons. Cette massification est le résultat de politiques publiques et d’une volonté de la nation, depuis les années 1980.

Il ne faut évidemment pas regretter ce qui est une véritable et importante avancée sociale mais plutôt interroger le rôle du système éducatif en tant qu’opérateur de la méritocratie républicaine.

Pour amener une telle proportion de jeunes au baccalauréat, l’éducation nationale a dû diversifier les parcours proposés au lycée, en proposant trois filières (générale, technologique et professionnelle) correspondant chacune à plusieurs séries et spécialités (plus de 100 pour la filière professionnelle). La diversité de ces formations génère un public très hétérogène, en termes de connaissances comme en termes de compétences. La réforme du baccalauréat qui se met en place va encore amplifier le phénomène. Dans ces conditions, il n’est plus raisonnable dans l’enseignement supérieur de privilégier, comme cela a longtemps été le cas, l’égalité de traitement, au détriment de la personnalisation des parcours de formation.

Mais cet enjeu met en difficulté les universités dont les formations de licence accueillent des flux considérables. En proposant un unique parcours d’études et d’évaluations à un public hétérogène, on mesure surtout l’adéquation, ou l’inadéquation, entre le parcours antérieur et la formation actuelle. Avec les « oui si », dispositif introduit par Parcoursup permettant à une formation du supérieur d’imposer à un candidat un parcours cohérent avec ses acquis, la loi relative à l’orientation et à la réussite des étudiants adoptée en mars 2018, promeut la construction de parcours adaptés à chacun. Elle répond ainsi aux difficultés des établissements en leur permettant de s’organiser pour accueillir ces publics diversifiés, et de mesurer effectivement les acquis, le travail et les compétences des étudiants.

La fin de la pyramide méritocratique

Individualiser les parcours, c’est permettre de varier les contenus, le rythme de la progression et les modalités de formation. Reconnaître la diversité des parcours, c’est donc aussi reconnaître que les études ne sont pas une course de vitesse, et que la formation initiale n’est pas la solution unique. La banalisation des allers et retours entre emploi et formation répond également aux enjeux de la diversité des publics.

Depuis la Révolution, le système éducatif français s’est construit pour être le maître d’œuvre de la méritocratie républicaine. Dans ce cadre, il a la responsabilité de l’instruction publique, bien sûr, mais également de la garantie de l’égalité des chances. Avant la massification, le choix des trajectoires dans le système scolaire se faisait majoritairement par le biais d’une sélection/élimination dans laquelle les enseignants étaient implicitement chargés du « pyramidage » de la société. Faire des études consistait à grimper le plus haut possible sur une échelle, et à s’arrêter lorsqu’on ne pouvait plus continuer. La population se répartissait ainsi dans une pyramide, et le marché du travail s’adaptait à cette offre, éventuellement en formant les salariés à des compétences complémentaires. L’orientation par l’échec était la règle.

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L’accès du plus grand nombre au baccalauréat a considérablement déformé cette répartition des diplômés, et l’a transformée en rectangle. Les enseignants ont perdu ce rôle de « pyramidage », au bénéfice d’un rôle d’aiguillage. Les enjeux de la réussite pendant les études primaires et secondaires ont changé. Il ne s’agit plus de monter plus haut que les copains, mais de « trouver sa voie ». La hiérarchie entre les différents parcours de formation existe toujours, mais elle est moins visible, et même parfois masquée. Les enseignants sont maintenant invités à accompagner les jeunes dans une démarche réaliste d’orientation. Ce qui pose un vrai problème, c’est que le changement qui en découle dans les missions des acteurs n’a jamais explicitement été débattu. Il s’agit évidemment d’une situation qui, en brouillant le sens des missions que l’Etat confie à ses enseignants, génère de l’incompréhension et de la frustration. Elle a également sa part de responsabilité dans la dégradation de l’image que l’institution et ses agents véhiculent auprès de leurs concitoyens.

Dissolution du lien formation-emploi

Alors que le nombre de jeunes bénéficiant de formations post-bac a explosé, le marché du travail a également évolué pendant cette période, recherchant des jeunes de plus en plus qualifiés, mais pas dans les mêmes proportions. L’apparition puis la montée en puissance du chômage de masse ont amplifié le phénomène, amenant souvent les recruteurs à se tourner vers des jeunes surdiplômés présents sur le marché.

Le lien formation-emploi, implicite dans les années 1970, s’est progressivement dissous, jusqu’à laisser penser qu’il existerait des études très spécialisées, professionnalisantes, et d’autres plus générales, qui le seraient moins. Mais la spécialisation à outrance, si elle facilite effectivement un accès rapide à l’emploi, ne garantit pas la polyvalence qui facilitera un parcours professionnel évolutif.

On se rend bien compte que ce sont le plus souvent les jeunes issus des milieux les plus modestes, pour lesquels étudier représente une fierté et un investissement considérables, qui vont finalement pâtir de cette dégradation de la lisibilité du lien formation-emploi, car à compétences équivalentes, ils privilégient majoritairement les études spécialisées, au détriment de la polyvalence. A contrario, des jeunes issus de milieux plus favorisés, peut-être moins angoissés par une obligation de réussite, se dirigeront plus volontiers vers des formations généralistes aux « débouchés » réels, mais moins visibles. Ces formations, privilégient la culture générale, gage de polyvalence, et donc, à terme, souvent d’une carrière plus évolutive.

Il y a donc un risque que l’accès massif des jeunes au baccalauréat, qui est pourtant une vraie avancée sociale, ralentisse ainsi l’ascenseur social que doit servir le système éducatif français. Nous avons collectivement pensé que la massification allait de soi, et qu’il n’y avait pas de débat à avoir sur le rôle du système éducatif dans un tel contexte. L’augmentation du niveau global de connaissance et d’instruction de la jeunesse française masque de plus en plus mal les difficultés d’une école (au sens large) qui peine à combattre les inégalités et les déterminismes sociaux. Nous devons réinventer une méritocratie républicaine ambitieuse, qui permettra à chacun de trouver sa voie, sans pour autant perdre notre exigence de qualité des formations. Parcoursup a assoupli les règles, mais il faut aller plus loin. Les freins sont peut-être plus dans les mentalités que dans la réglementation pour abandonner l’idée qu’il n’y a qu’une seule façon d’atteindre l’excellence.

Ce texte est paru dans « Le Monde de l’éducation ». Si vous êtes abonné au Monde, vous pouvez vous inscrire à cette newsletter hebdomadaire en suivant ce lien.


Source : lemonde.fr, “Accès à l’enseignement supérieur : “Nous devons réinventer une démocratie ambitieuse””, tribune de Jean-François Lhuissier, paru le 21/1/20. https ://www.lemonde.fr/societe/article/2020/01/21/acces-a-l-enseignement-superieur-nous-devons-reinventer-une-meritocratie-republicaine-ambitieuse_6026658_3224.html

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